À l’approche de l’examen par le Conseil d’administration de la Banque africaine de développement (BAD) de la demande de financement de la deuxième phase du Train Express Régional (TER), la société civile hausse le ton. L’ONG Lumières Synergie pour le Développement (LSD) appelle la banque à surseoir à toute nouvelle approbation tant que le passif social hérité de la première phase n’est pas intégralement réglé.
Réunie en assemblée générale, l’organisation — qui suit depuis plus de vingt ans les interventions de la BAD et de ses partenaires — estime qu’accorder un nouveau crédit dans les conditions actuelles serait « irresponsable » et en contradiction flagrante avec les politiques de sauvegarde environnementales et sociales de la banque. Selon LSD, plus de 2 000 familles affectées par le projet attendent toujours une réparation juste et conforme à leurs droits.
Lancé il y a près de dix ans avec le soutien de l’Agence française de développement (AFD), de la BAD et de la Banque islamique de développement (BID), le TER est souvent présenté comme un projet structurant pour la mobilité urbaine à Dakar. Mais derrière les performances techniques et les gains en temps de transport, les communautés impactées dressent un tout autre bilan.
« Le TER a amélioré la mobilité, mais il a aussi appauvri des milliers de familles », affirme Aly Marie Sagne, président de LSD. Des maisons rasées, des commerces détruits, des écoles et centres communautaires disparus : à Dakar, Pikine, Thiaroye et Rufisque, plus de 2 000 ménages ont perdu leurs moyens de subsistance, basculant dans une précarité durable.
Dès 2017, LSD avait documenté de nombreux manquements aux normes sociales et environnementales des bailleurs. Une plainte formelle déposée auprès des mécanismes indépendants de recours a conduit à une médiation, puis à une vérification de conformité après l’échec de celle-ci.
Les conclusions sont accablantes : plus de 54 violations des politiques de sauvegarde ont été officiellement établies. Face à cette situation, l’AFD a suspendu à six reprises son financement, exigeant de l’État du Sénégal une indemnisation juste et l’application effective des plans de réinstallation.
Dans un rapport publié le 20 janvier 2026, la BAD reconnaît elle-même les risques réputationnels liés au projet et rappelle à l’État du Sénégal son obligation de corriger les manquements constatés. L’institution a également gelé plus de 9 milliards de FCFA destinés à la deuxième phase du TER, assortissant cette décision d’un ultimatum pour solder le passif social.
Malgré ces alertes, le Conseil d’administration doit prochainement se prononcer sur le financement de la phase reliant Dakar à l’Aéroport international Blaise Diagne (AIBD). Une perspective que LSD juge inacceptable en l’état.
« Nous ne demandons pas l’arrêt du projet, mais le respect des droits humains avant toute nouvelle approbation financière. Ce combat n’est pas une opposition au développement, c’est une exigence éthique », insiste Aly Marie Sagne, qui appelle la BAD à faire primer ses engagements sociaux sur toute logique d’accélération du projet.
La détresse des populations affectées reste vive. « Depuis 2016, des familles vivent sans logement. Des milliards ont été mobilisés, mais notre souffrance demeure ignorée », déplore Fatou Ndione, coordonnatrice du collectif des personnes affectées du TER.
À Pikine et Thiaroye, la situation est tout aussi alarmante. Bakary Dabo, coordonnateur des impactés du département de Pikine, évoque des drames humains persistants : « Des commerçants du marché Mame Diarra ont tout perdu. On nous avait promis un nouveau marché en huit mois. Six ans plus tard, rien. Certains sont morts, d’autres sont tombés gravement malades ».
Face à cette situation, LSD et les collectifs d’impactés demandent solennellement à la Banque africaine de développement de ne pas approuver le financement de la deuxième phase du TER tant que les droits des communautés affectées ne sont pas pleinement respectés.
« Une banque de développement ne peut construire des infrastructures modernes sur des injustices sociales non réparées », avertissent-ils.
